Nous sommes partis à 5 le vendredi 15 janvier depuis Caen, sans neige et sans Olivier et Audrey qui faisaient semblant de travailler...
Il y avait Martine, Béatrice, Laure et Christine... Sur place, nous avons retrouvé Raphaël, devenu à moitié rennais.
Et nous avons vu les Estivants...
Un vrai moment de théâtre superbe où les 3 heures défilent comme un rêve, avec des images de cauchemar bien sûr, devant la bêtise, la misogynie, le cynisme de ces estivants parvenus,
petit-bourgeois affreux sales et méchants, mais aussi des lueurs d'espoirs apportées par les femmes, de Varvara à Maria Lvovna...
Avec des acteurs à l'énergie farouche, dont la présence porte ce texte qui semble tellement actuel, en miroir au spectacle pathétique de nos politiques jouant les enfants de Marie...
Le fait de connaître une bonne partie des acteurs de la pièce, pour avoir travaillé avec eux, donne sans doute un supplément d'âme, mais n'enlève rien au regard critique qui nous fait juger ce
spectacle comme l'un des plus abouti du moment; et voir 14 comédiens sur scène, dans une scénographie particulièrement réussie est un plaisir trop rare pour le bouder...
Alors, pour ceux qui ne sont pas allés à Rennes, il reste Sète (3 et 4 mars), Sceaux (du 9 au 21 mars), Bordeaux (du 14 au 16 avril), Evreux (28 et 29 avril)...
Et pour ceux qui veulent en savoir plus la critique du Monde
Quel bonheur que ce théâtre-là ! Taillé à vif dans la vie toute crue, d'une intensité jamais démentie au fil de trois heures de représentation, d'une beauté
fulgurante et sans répit. Ces Estivants, créés au Théâtre national de Bretagne, à Rennes, le mardi 12 janvier (avant une tournée qui, on l'espère, se poursuivra au-delà des dates déjà
prévues), marquent le retour au sommet d'un metteur en scène,
Comment vivre ? se demandent-ils, ces estivants que Gorki observe, dans une Russie à l'orée du XXe siècle, avec une lucidité qui ne peut être qu'implacable. Comment vivre ? La question
claque de manière aussi aiguë, ici et maintenant, que dans la Russie étouffante, prérévolutionnaire, de 1904.
En ce temps-là, Maxime Gorki (1868-1936) n'est pas encore devenu l'écrivain officiel d'un régime soviétique qui prendra en otage son talent et ses idéaux d'éducation populaire. De sa jeunesse de
chien errant, jeté sur les routes dès l'âge de 8 ans, il a gardé une conscience inguérissable de la brutalité de la vie, qu'il ne craint pas de montrer telle qu'elle est dans ses pièces du début
du siècle - c'est ce qui fait leur singularité par rapport à celles de son ami Tchekhov.
Voici donc ces estivants, groupe d'amis qui, comme chaque année, se retrouvent dans leurs datchas pour les vacances. Tous sont issus de cette Russie de la misère et de la peine, écrasée sous le
joug, et dont ils se sont extraits à force de travail, comme le fit Gorki lui-même, dans l'espoir que les études, le savoir, l'aisance matérielle leur rendraient la vie plus belle, plus élevée.
Autour du couple que forment Bassov, l'avocat, et sa femme Varvara, il y a Vlas, le frère de Varvara, qui sert de secrétaire à Bassov ; Bassov, qui écrit des poèmes ; Souslov, l'ingénieur, et sa
femme Youlia ; Doudakov, le docteur, et sa femme Olga ; Maria Lvovna, médecin elle aussi, et sa fille Sonia ;
Rioumine, le propriétaire suicidaire...
Dans le temps étiré des vacances, l'arrivée de Chalimov, l'écrivain, va déclencher un cruel jeu de la vérité sur les illusions perdues et les idéaux en fuite, les lâchetés, les aveuglements de
ces êtres perdus dans leurs petites vies comme dans la "forêt obscure" de Dante. Comme toujours, Eric Lacascade a gommé, dans l'adaptation qu'il a écrite à partir de la traduction
d'André Markowicz aussi bien que dans sa mise en scène, les signes renvoyant à un contexte historique ou
géographique trop précis.
Et ses Estivants prennent une résonance si actuelle que l'on en est saisi. Tant l'on se reconnaît dans le sentiment de défaite vécu par cette petite bourgeoisie intellectuelle, cette
"intelligentsia", comme le dit ironiquement Varvara, qui, peut-être parce qu'elle s'est coupée de ses racines populaires, suggère Eric Lacascade, n'a pas pu empêcher le cynisme et la
peur de reprendre le dessus.
La comédie grinçante est ici portée par une troupe à l'énergie de jeu exceptionnelle. A l'image d'Eric Lacascade lui-même, qui s'est attribué le rôle de l'écrivain, de Millaray Lobos Garcia (Varvara) ou de Christophe
Grégoire (Bassov), tous sont d'une présence rarement atteinte sur les scènes françaises. Et tous évoluent sur un plateau magnifié par la scénographie d'Emmanuel Clolus, qui compose et recompose des espaces intimes ou collectifs, poétiques, petites datchas comme des cabines de bain de
bois gris.
Alors, le constat a beau être impitoyable, on sort de ces Estivants curieusement revigoré. Certes, les hommes, ici, en prennent sérieusement pour leur grade. Mais il y a les femmes. Ce
sont elles qui avancent, malgré tout, dans la forêt obscure. Elles nous resteront longtemps au coeur, ces belles et fortes figures, Varvara, Maria Lvovna, Sonia et les autres.
Et celle des Trois coups
Dans un décor qui évoque de belles cabines de bains, doubles ou simples, Éric Lacascade nous présente les quatorze personnages des Estivants. En couple ou seuls, médecin, avocat,
écrivain en mal d’inspiration, homme d’affaires, mère au foyer, femme en mal de mari, etc., ce sont tous, sinon des parvenus, au moins des déclassés. Issus du peuple, mais en rupture de
classe, ils mènent une vie aisée. Cette vie a cependant perdu tout son sens. Leurs discussions sur l’amour, le couple, les enfants, la vie, la mort, la révolution, l’art, font le sujet de la
pièce, qui, pratiquement dépourvue d’action, ne repose guère que sur des discours.
L’usage du double prénom en guise de patronyme, habituel chez les Russes, rend les premières minutes du spectacle un peu difficiles à suivre avec une telle pléiade de personnages. Puis, cet
obstacle franchi et les caractères commençant à se dessiner, l’attention du spectateur est définitivement conquise. La pièce de Gorki est très bavarde, et ce n’est pas le moindre mérite de la
scénographie d’Emmanuel Clolus et de la mise en scène, très nerveuse, d’Éric Lacascade que d’avoir su rendre vivante cette suite de discours qui dure trois heures. L’utilisation de tout le
plateau où il se passe toujours quelque chose, l’ingéniosité du système des cabines de bains qui se déplacent et se transforment à volonté, permettant tous les changements de décor à vue et
rapidement, concourent à la création d’un rythme rapide et efficace.
Le texte est servi par une troupe jeune et dynamique, fidélisée par Éric Lacascade. Quelques individualités s’en dégagent, dont, au premier rang, Lacascade lui-même, remarquable dans le rôle de
Chalimov. Il campe avec brio un écrivain à succès, sur le retour, cynique et désabusé, nonchalant et piètre séducteur, de surcroît. Daria Lippi est une Youlia très convaincante dans son rôle de
femme libérée, assoiffée d’hommes. Jérôme Bidaux, qui interprète son mari, Souslov, a aussi son moment de gloire, quand il est ivre ou quand il assume son personnage d’homme vulgaire et misogyne.
Christelle Legroux (Carélie) et Élisabetta Pogliani (Maria Lvovna) sont excellentes dans le rôle de la soi-disant poétesse (célibataire prolongée) et celui de la femme engagée qui essaie
d’aligner ses actes sur ses idées.
La traduction concourt à la vitalité de la pièce
Ne maîtrisant pas le russe, il m’est impossible de dire si la traduction est fidèle au texte de Gorki. Elle est conforme aux habitudes de Markowicz : modernisation qui ne recule pas devant
les anachronismes, familiarité assumée. Telle qu’elle est, elle concourt indubitablement à la vitalité de la pièce.
En fin de compte, les Estivants constituent un spectacle populaire et de qualité, qui nous renvoie l’image d’une société proche de la nôtre par ses interrogations et son manque de
perspectives. Les spectateurs, ravis, ont eu raison de faire un triomphe à la pièce de Gorki et à l’équipe d’Éric Lacascade.
Et l'interview d'Eric Lacascade sur France Q...
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